La Rédemption

Idée directrice : Ce texte fut inspiré par un autre dans lequel Günter partait au Paradis, et la petite Ava en Enfer. Sa dernière phrase était : Il emprunta le chemin de l’Espoir et ouvrit la porte qui le ramènerait chez lui. Dans la Lumière.


La Lumière. Il ne l’avait jamais quitté cette Lumière. Il avait participé à la rénovation du toit de la chapelle. Cela avait duré huit mois. Huit mois pour quelques malheureuses tuiles emportées par une bourrasque. Un trou dans la toiture qui empêchait depuis trop longtemps ses fervents croyants d’aller au confessionnal sereinement, sans risque de ressortir trempé jusqu’aux os par une pluie torrentielle et se voir emporté par une pneumonie…

La Lumière. Il l’avait suivi lorsqu’il avait décidé de devenir psychiatre. Il aidait les âmes perdues à retrouver la paix, la sérénité grâce à Dieu. Il luttait avec sa foi, sa verve et si cela ne suffisait pas, chargeait les doses de médicaments ou pratiquer même des séances d’électrochocs pour qu’ils aperçoivent La Lumière. Une dizaine d’années après l’invention de la machine en Autriche, il avait vu des évolutions notables dans sa pratique. Certains ressortaient apaisés, calmés. Il forçait l’intensité en fonction de ce qu’il jugeait être bon pour ces brebis égarées. C’était toujours cette Lumière qui le guidait…

La Lumière. Il avançait vers elle maintenant. Il poussa le portillon qui le menait au Jardin. De ses doigts, longs et fins, il caressa les fleurs aux couleurs chatoyantes. Il huma leur parfum si délicat. Il cueillit un fruit rouge appétissant et chassa ainsi le goût âpre de l’alcool qu’il n’avait même pas bu mais que la bouche de Janis lui avait envoyé par vague à chaque parole. Il retrouvait ses esprits après cet immeuble si sale et poussiéreux. Il sentit son cœur empli de poésie et d’amour, ses yeux pétillaient de bonheur. Il avait bien agi et était fier de retrouver enfin le Père. Il savoura ces quelques minutes. Devant la Porte, il regarda un œil en arrière et soupira d’aise. Toute cette mascarade s’achevait enfin.

D’un élan, il enfonça la Clé dans la serrure. Elle chauffa ostensiblement. Il sentit des clous lui transpercer les paumes et y vit un signe suprême. Fermant les yeux, il ouvrit les bras.

« Poisson d’Avril ! »

Günter ouvrit les yeux brusquement. Dans l’obscurité, il peinait à voir. Il cligna des yeux, chercha à voir au delà de ses petites lunettes pincées sur le nez.

– Je… Je ne comprends pas ! Ce doit être une erreur. Il y a méprise.
– Mon bon Günter, si pur, si fervent…
– Non, non, ce n’est pas moi que vous devez accueillir. Il y a erreur. Il y a erreur j’vous dis !
– Tu n’es pas Günter Bartram, psychiatre. Fils de Karl Bartram et de Gertrud Bartram, née Müller.
– Si, si, c’est moi… Mais c’est que… je ne devrais pas être là.
– C’est qu’il nous dicterait ce qu’on à faire ! Et tu entends ça de Là-Haut ? »

Une voix résonna, profonde.. « Et cela me désole. »

Günter se retourna. Il cherchait d’où provenait la Voix, mais se rendit compte qu’elle était partout en même temps. Elle enveloppait son être, elle pénétrait dans sa tête. Elle prenait possession de son âme.

– Tout ceci n’est que le reflet de ton âme. Une mascarade.
– Vade Retro Satanas.
– Ce bon vieux cliché… Vous n’pouvez pas changer de registre un peu ? Je ne sais pas combien de fois on a pu me la faire…
– Je ne t’adresse pas la parole, Satan. Père. Père ! PERE !
– Günter. Cesse de te mentir, reprit la Voix.
– Je n’comprends pas…
– Satan, Vieux compagnon de route, je te laisse le soin de lui expliquer avant de lui faire subir quoique ce soit. Rappelle toi ce que je t’ai dit sur l’accueil des nouveaux arrivants…
– Bla bla bla. Oui d’accord, j’ai compris, il ne faut pas les prendre en traître mais qu’ils comprennent leur erreur… pour le regretter à perpétuité ! C’est encore plus sadique. Tu vas finir en bas si tu continues… Rase ta barbe, elle pourrait prendre feu ! »

Günter recula. Effrayé. Sur son visage, des perles de sueur gouttaient. Il était en nage, et ce n’était pas que la température extrêmement élevée des Enfers. Il recula encore, trébucha sur un rocher et tomba. De ce point de vue, le rocher ressemblait étrangement à un crâne humain. Il hurla, se recula à même le sol, rampa, se releva et commença à courir vers la Porte encore entrouverte. Il hurla. Il hurla. Il s’essoufflait mais ne voulait pas s’arrêter. Sous ses pas, le sol se déroulait mais il eût la sensation de ne jamais se rapprocher de la Porte. Son seul Espoir d’en réchapper. Il pourrait au moins rejoindre le Purgatoire. Il resterait dans ce bon vieil immeuble. Le 334 n’était pas si désagréable que cela finalement. Janis lui manquait. Son odeur d’alcool lui rappelait quelques soirées. Il en avait écumé des bars. Il en avait vidé des bouteilles, des comptoirs mêmes. C’était, il y a si longtemps. Cela lui semblait le Paradis. « JANIS ! JANIS ! »

« Sept ans ?!
– …
– SEPT ANS ?! s’époumona-t-il
– Eh mon brave, faut dire que tu hurlais si fort. Tu ne m’as jamais écouté depuis que t’es arrivé. Pourtant j’ai essayé. J’ai essayé d’écouter Barbe Blanche
– Satan, résonna une voix
– Oh pardon mon pote. Son omniscience est parfois agaçante ! » grommela-t-il

Günter laissa échapper des sanglots. Il n’en pouvait plus. Il avait retenu trop d’émotions.

« Je ne comprends pas. J’ai suivi toutes les messes, j’ai donné des pièces, j’ai prié et prié encore.
– Crois-tu que cela efface tous tes péchés ?
– Je me suis confessé. Tout était dit dans le confessionnal. J’ai payé mes sentences. J’ai récité le Pater, le Confiteor, les Ave Maria. Je n’en ai oublié aucune. Aucune.
– On connaît déjà tout ça. N’as-tu pas oublié quelque chose ?
– …
– Le chapelet.
– J’avais un chapelet bien sûr. Oui j’en avais un.
– Tu en avais deux même.
– Satan, tu débloques. Je n’ai toujours eu qu’un chapelet.
– Tu as raison. Eh Mon Ange, j’espère que tu remarques les efforts de diplomatie dont je fais preuve. Mais il est un peu lent…
– Je remarque Satan. Je remarque. J’apprécie. »

Günter restait là, hébété par la situation.

« J’ne comprends pas…
– Quand tu courrais, au milieu de tes hurlements, on a cru entendre que tu pensais à tes soirées de beuverie…
– Mais qu’est ce que ça vient foutre là-dedans ! J’ai déjà parlé de tout ça ! J’ai déjà porté ma croix pour ces années d’errance. J’ai retrouvé la bergerie. Et toi, Vieux Loup, tu remues le couteau dans la plaie. Tu ramènes de douloureux souvenirs mais j’ai trouvé la Paix en moi. Avec Notre Père, j’ai trouvé la Paix !
– Eh mais c’est qu’il est nerveux !
– Tu sais à qui tu parles ! J’suis parfaitement calme.
– Regardez-moi donc cette arrogance. J’admire ton calme. Olympique je dirais. Et en plus avec tes capacités à courir pendant 7 ans, on peut voir pour t’inscrire…
– Tu n’es qu’un vil personnage. Tu fais payer ta déchéance aux gens qui te sont insupportables. Et ils te sont insupportables parce qu’ils ont réussi eux !
– Pas psychiatre pour rien lui… Faut croire que tes sept années t’ont au moins apporté plus de psychologie que lors de tes dix ans de pratique.
– Quoi ma pratique ?! Ca y est, c’est ton nouveau cheval de bataille ? T’as plus d’arguments ? Qu’est ce que tu lui reproches à ma pratique ?
– Rien, justement. Je trouve ton appareil d’électrochocs intéressant. Enfin, plus l’utilisation que tu en faisais. Pousser l’intensité, c’est comme si c’était moi qui appuyais sur le bouton. Aucune démarche logique ou bienveillante, juste tester, juste s’amuser. Que c’est plaisant de jouer avec l’autre hein ?
– Je ne jouais pas.
– Passons. J’ai mon avis là-dessus. Tu n’es pas si différent de moi, un point c’est tout.
– Comment oses-tu, Vieux Bouc ?
– Merci pour les majuscules, j’vois que tu me respectes quand même. Mais tu vois, j’en ai un peu marre de parler. J’ai envie de jouer maintenant moi aussi. Alors je ne te dirais plus qu’une chose. Eva.
– Ava, la petite folle qui a fait du mal à son frère. Celle que je t’ai envoyé. Celle que tu as envoyé au Paradis à ma place.
– Eh, doucement. Je n’ai envoyé personne nulle part. Je ne fais qu’accueillir. J’y peux rien si Le Passeur était perturbé au moment de la passation. Faut dire qu’entre son vieux père bloqué au Purgatoire et sa mère qui le presse comme un citron, il n’a plus trop les idées en place le Gars. Mais tu ne m’écoutes pas. J’ai pas parlé d’Ava. C’est une autre histoire. Non, je t’ai parlé d’Eva… Eva. »

Günter était interdit. L’incompréhension se lisait sur son visage aux traits tirés.

« Je ne connais pas d’Eva.
– Tu la connais très bien. Trop bien…
– Je…
– Mais l’alcool ayant embrumé ton esprit, tu ne t’es pas attardé sur ce détail.
– …
– Eva. 1944. Un petit village dans les alentours d’Hallstatt. Un vieux bar miteux en bord de route. Une serveuse qui finit son service. Tu es le dernier client. Tu as plus d’alcool dans ton sang qu’il n’y a d’eau dans le Pacifique. Tu es pressant. Oppressant même. Tu la coinces. Elle se débat. Tu te sers de son collier autour du cou. Non pardon, tu te sers du chapelet qu’elle porte autour du cou. Ce chapelet qui va l’étrangler. Ce chapelet qui va la maintenir pendant que tu vas lui voler sa féminité, pendant que tu vas la souiller de ta semence, de ton corps si gras. Ca te revient maintenant ? Eva. Eva que tu as brisé comme les bouteilles que tu as fracassé ce soir-là en quittant le bar. Tu l’as laissé à terre. Tu l’as laissé pour morte. Tu n’as pas eu un seul regard pour elle, aussi embué qu’il pouvait être… ET TU VEUX LE PARADIS APRES CA ?! »

Günter ne réagissait pas. Il était assailli par les images. Elles faisaient voler en éclat son mental. Elles détruisaient tous les remparts qu’il avait construit un à un autour de cette nuit. Elles détruisaient toute cette image bienséante qu’il avait imaginé pour les autres. Le lendemain matin, au réveil, il avait réalisé ce qu’il s’était passé. Son pantalon défait n’était pas en soi, un indice. Les griffures sur son corps, son visage étaient bien plus percutantes. Elles agissaient comme des lames de couteaux. Des particules de souvenirs revenaient ce matin là. Il avait décidé de changer de village. Il avait décidé de changer de vie. Changer de vie commençait par changer son passé. Il migra à l’Est. Il erra jusqu’à poser ses valises dans ce petit village. Père Jacques lui avait ouvert les bras, l’accueillant dans son Eglise et dans son église aussi. Il lui parla de Sa Révélation. Günter trouvait enfin une façon de se faire pardonner. Déjà sept mois qu’il n’avait pas bu une goutte d’alcool, il se sentait bien, sur la voie de la Rédemption. Il entreprit de travailler sur le toit de l’église. Puis, il voulut sauver des âmes perdues comme lui. Pas très loin, une clinique qui étalait ses qualités avant-gardistes, ses nouveaux traitements mais déplorait l’absence de personnels. Elle avait l’avantage d’être dirigée par de fervents catholiques. Père Jacques l’ayant chaudement recommandé, il bénéficia d’une formation sur le tas et devint un psychiatre de renommée. Günter se reconstruisait. Le souvenir de cette nuit se dissipa comme un brouillard. Puis un jour, il pu voir la Lumière. Les cauchemars avaient disparu. Plus aucune réminiscence.

« C’est ce que tu penses…
– Pardon ?
– Faudra t’y faire, j’entends ce que tu penses. Tu crois qu’il n’y avait plus aucune réminiscence. Ava est la preuve que non. Si tu as réagi aussi durement avec elle, si tu as poussé cette petite jusqu’à l’Enfer, c’est parce que son prénom te rappelait étrangement celui d’Eva. Tu lui as fait payer tout cela, mais tes murs étaient si hauts, si épais que tu ne l’as pas compris… Tu lui as fait payer ta propre barbarie. Toute ta mascarade menaçait de s’écrouler. Tu l’as détruite simplement avant qu’elle ne te détruise elle-même.
– … Je n’voulais pas, ce n’était pas moi, c’était l’alcool. Ce n’était pas moi. Je n’voulais pas faire de mal. Pardonnez-moi Seigneur. Pardonnez-moi.
– Soit. Tu peux retourner dans le Jardin. »

Günter se retourna et vit la Porte s’entrouvrir. Il se mit à courir, courir, courir.

*

« Alors quel est ce châtiment que tu lui infliges ?
– Bon, même si le Poisson d’Avril était un bon début… Oh la la, tu as vu sa réaction lorsqu’il a réalisé qu’il s’était fait avoir… Ce que tu peux être machiavélique quand tu veux… Tu aurais ta place ici.
– Il s’est fait avoir parce qu’il s’est menti à lui-même, toute sa vie. Et qu’il m’a menti aussi. Il n’a pas ouvert son coeur comme il le prétend. Des pièces ne suffisent pas. Et donc, ce châtiment?
– Pour l’instant, je vais le laisser courir encore un peu. Il faut bien qu’il perde quelques litres de sueur encore. Il arrivera à la Porte, il passera dans le Jardin, fermera la Porte, la claquera même en souriant. Nous verrons surement sa vanité sortir par tous ses pores.
– Probablement.
– Et puis, il ouvrira une porte avec une autre clé. Et se retrouvera ici.
– Son Espoir de trouver la Paix ne sera donc jamais comblé…
– Non. J’ai pensé à lui envoyer des visages flottants d’Eva et d’Ava, pour qu’il accélère sa cadence.
– Satan, non, pas les visages flottants, il a déjà ses images dans son esprit.
– Tu es trop croyant en la rédemption. Il n’y pense pas assez justement. Il ne pense qu’à sauver sa peau. Mais tu as raison… J’ai toute l’éternité pour lui envoyer mes oeuvres. Parce qu’à partir de maintenant, faîtes vos Jeux ! Je sens que je vais m’amuser moi… »
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